Pyotr Schwartsman

La palette de la vie
Par Marina Kochetova

Comment mesurer la vie d’un artiste ? Avec quels critères l’embrasser ? Où sont les défaites ? Où sont les pertes ? Qu’est-ce que le mal, qu’est-ce que le bien ? Où réside la grâce ? Il est bien plus difficile d’enfermer un homme d’art dans des cadres que d’y enfermer ses œuvres. Pourtant, la palette de vie des personnalités créatives est bien plus lumineuse et variée que celle de tous les autres.

On dit souvent qu’un artiste n’est pas une profession, mais un état d’âme. Cependant, les compétences professionnelles acquises dans un établissement spécialisé, multipliées par l’expérience de la vie, ne font qu’élargir les horizons du talent artistique, et avec les années la palette des couleurs dans les œuvres de l’artiste s’élargit elle aussi. C’est précisément ce qui se produit chez Piotr Shvartsman, bien connu depuis de nombreuses années des russophones d’Ottawa, de Montréal et d’ailleurs.

Les écrivains donnent souvent à leurs héros des noms de famille parlants. Dans la vie, les noms de famille ne correspondent pas toujours aux caractéristiques et aux qualités de ceux qui les portent. En allemand, « schwar » signifie « noir ». Pourtant, dans la palette de vie de l’artiste émérite Piotr Shvartsman, le noir est absent, et Piotr lui-même est un homme rayonnant et lumineux. Il vit à Ottawa depuis 1979, mais se considère comme un citoyen du monde, puisqu’il voyage beaucoup. Mais n’anticipons pas.

Piotr est né à Moscou. Son enfance s’est déroulée pendant des années difficiles, mais ses souvenirs en sont vifs et chaleureux ; la palette de son enfance s’est donc révélée éclatante. Enfant, il faisait souvent des copies des tableaux qu’il aimait. Dès l’âge de dix ans, il fréquentait régulièrement un atelier d’art à Minsk, où sa famille avait déménagé. Après avoir terminé ses onze années d’école (à l’époque, l’école soviétique durait onze ans), il entra à la section d’architecture de la faculté de génie civil de l’institut polytechnique, ce qui constitua la première grande réussite du jeune homme. Avec 175 candidats par place, la préférence était généralement accordée aux diplômés des écoles techniques spécialisées plutôt qu’aux élèves des écoles générales. Les candidats étaient éliminés lors de l’examen de dessin technique, où l’on donnait délibérément des tâches très difficiles nécessitant des compétences particulières qui n’étaient pas enseignées à l’école. Pourtant, le candidat Shvartsman réussit ! Il réussit aussi le programme de l’institut, restant le meilleur étudiant pendant toutes ses années d’études, et, après l’obtention de son diplôme, il put choisir lui-même n’importe quel institut de conception pour y travailler. Piotr avait mérité cet avantage notamment grâce au succès de son projet de fin d’études, qui remporta non pas un concours républicain, mais un concours pan-soviétique d’architectes diplômés ! À peine quelques mois après la fin de ses études — alors qu’il fallait d’ordinaire trois ans — le jeune spécialiste devint membre de l’Union des architectes de la RSS de Biélorussie, puis entra bientôt au conseil d’administration de cette Union, ce qui ajouta sans aucun doute de nouvelles couleurs à la palette de sa vie et renforça l’estime de soi de cette personnalité créative.

Le talent hors du commun de Piotr fut de nouveau confirmé lorsqu’il obtint le premier prix à un concours international de peinture en Italie, où il passa un peu plus d’un an avant de s’installer définitivement au Canada. Sa victoire à ce concours, dans le cadre duquel tous les participants devaient représenter sur leur toile le Palazzo di Ceri (à 40 kilomètres de Rome) dans un temps limité, fut une grande surprise pour lui. Ce concours avait lieu chaque année, et jamais un étranger n’y avait gagné. Et voilà qu’un certain Pietro, inconnu de tous, portant un nom difficile à prononcer pour les Italiens, sans permis de travail dans ce magnifique pays européen des peintres — contrairement aux nombreux concurrents locaux qui connaissaient ce monument architectural célèbre comme leur poche et le peignaient depuis la colline après y avoir choisi les meilleurs endroits — les surpassa tous en choisissant non pas la colline, mais un emplacement à l’intérieur de l’une des arches du mur fortifié. Sa tentative de regarder l’édifice historique d’un œil neuf et sous un angle nouveau fut couronnée de succès.

Je poursuis quant à moi mon récit sur Piotr Shvartsman en invitant les lecteurs à le regarder eux aussi d’un œil neuf, sous un angle inattendu. Bien sûr, vous avez entendu parler de lui. Peut-être le connaissez-vous même. Mais savez-vous, par exemple, que Piotr est un excellent cuisinier, dont la palette de plats préparés réjouit les yeux, améliore l’humeur, sans même parler des bienfaits et du raffinement de cette cuisine et de son influence bénéfique sur le corps humain ? Rendez-vous compte, chers lecteurs, que Piotr, tout en continuant à travailler comme architecte, se consacre encore aujourd’hui au design architectural ! Voilà probablement pourquoi beaucoup de ses tableaux représentent de remarquables exemples de l’architecture mondiale.

Revenons à la peinture. Piotr n’a apporté que quatre de ses œuvres au Canada. Aujourd’hui, il y en a des centaines ! Et cela malgré le fait triste que soixante de ses meilleurs tableaux ont été volés par un marchand d’art américain qui s’est révélé être un escroc expérimenté. Cela s’est passé aux États-Unis... Sa participation à des dizaines d’expositions collectives et personnelles au Canada, aux États-Unis, en Russie, en France, en Italie, au Chili et en Argentine a ajouté de nombreuses teintes victorieuses à la palette de vie du Maître. Mieux vaut voir une fois qu’entendre cent fois... surtout lorsqu’il s’agit de tableaux. Je suis donc allée admirer les œuvres de l’artiste P. Shvartsman chez lui, où, outre les tableaux, sont réunis de nombreux objets insolites et souvenirs venus des quatre coins du monde, dont, par exemple, une collection unique de cruches. Ce n’est pas seulement une maison-musée. C’est un véritable lieu de force !

Dans la nature, il existe de nombreux endroits où s’accumule et se conserve l’énergie des sentiments élevés. Car tout dans ce monde repose sur l’échange d’énergie. Pour le renforcer, beaucoup se rendent dans des lieux où cette énergie, concentrée, recharge les visiteurs. Ce sont les mers, les montagnes... incontestablement des sources d’énergie. Sans contact avec elles et sans échange d’énergie avec les éléments de la nature, l’être humain dépérit. Les créations de la main de l’homme peuvent elles aussi devenir des lieux de force. J’y classerais les musées, les théâtres... et la maison accueillante du généreux hôte nommé Piotr Shvartsman. Naturellement, ses études à l’institut d’architecture n’ont pas été sans effet : sur ses toiles, les sujets architecturaux prédominent — bâtiments isolés, panoramas de rues et de places, dans des styles variés. Puisqu’une ville, disons-le, est une création non de la nature mais de l’homme, elle peut être construite de façon absolument différente. Un appartement habité se distingue généralement d’un appartement inhabité par l’abondance des objets et leur disposition. Dans les vieilles villes élégantes, toute nouveauté suscite l’étonnement ; dans les villes qui se sont développées à l’excès, comme New York ou Moscou, au contraire, tout est absorbé par l’abondance des styles.

À mon avis, la qualité d’une ville se mesure au nombre de coins accueillants où l’on a envie de s’attarder, de se ressourcer tranquillement à leur force, ces coins qui deviennent inoubliables. L’artiste Piotr Shvartsman sait parfaitement repérer ces lieux et les transmettre sur la toile à l’aquarelle, à l’huile ou en technique mixte. S’immerger dans ses œuvres permet d’examiner les nuances des endroits les plus fascinants de la planète, nuances qu’un voyageur ordinaire ne remarquerait même pas lors d’une visite réelle. Mais l’œil aiguisé de l’artiste observateur ne laisse rien échapper. Parfois, les cadres de l’ordinaire ne le satisfont pas, et il a le courage de les franchir, sans craindre de choquer les amateurs d’art. Piotr est charismatique. Dans les relations humaines, les personnes charismatiques ne rivalisent pas et n’essaient pas de plaire à tout le monde. Elles respectent le regard des autres, tout en restant fidèles à leur propre opinion, sans l’imposer. Tel est P. Shvartsman. Il se suffit à lui-même. Cette autonomie lui permet de ne pas éprouver le besoin de l’approbation d’autrui, de ne pas dépendre de l’opinion des autres, de ne pas se conformer aux standards et aux règles établis. C’est là sa force ! Et où se trouve SON lieu de force ? Je pense qu’il y en a plusieurs dans le monde.

Piotr aime énormément voyager : découvrir de nouveaux endroits et revenir dans ceux qu’il connaît déjà bien. Revenir dans des lieux familiers, comme relire des livres aimés, enchante tout autant que découvrir de nouveaux horizons. Piotr a visité la Scandinavie, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Espagne, l’Égypte, la Jordanie, le Népal, la Thaïlande, Israël, la Chine, le Brésil, le Mexique... La géographie de ses voyages s’élargit sans cesse, car ce qui attire l’artiste, c’est l’observation attentive de la diversité des modes de vie. Mais c’est en Italie, en France et en Tchéquie qu’il a envie de revenir. La ville préférée de Shvartsman est Prague. Piotr aime aussi New York. L’écrivain O. Henry, qui adorait New York, estimait qu’« il y a plus de poésie dans un seul pâté de maisons new-yorkais que dans vingt champs couverts de marguerites ». Certains sont davantage inspirés par la nature, d’autres par les villes. Le héros de mon récit d’aujourd’hui est sans doute inspiré par tout ce qui est inhabituel, et il se donne pour tâche de discerner cet extraordinaire en toute chose. C’est pourquoi il reste toujours jeune, alerte, énergique, ouvert aux impressions nouvelles... Je l’ai rencontré à un spectacle du théâtre de danse contemporaine de Pina Bausch, dont Piotr n’est pourtant pas un admirateur. Cependant, il préfère se tenir sur la crête du changement, sentir le souffle du temps, renouveler son regard sur ce qui se passe, se charger d’énergie afin de la transmettre ensuite aux autres, y compris à ses élèves (oui, Piotr continue encore aujourd’hui à donner régulièrement des cours de peinture dans son atelier), enrichissant sans cesse la palette de sa vie de nouvelles couleurs.

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